Le réchauffement de la Sibérie et la tentation d’une fuite géopolitique vers l’Orient

ecrit Par

Thomas Flichy de la Neuville

Professeur de géopolitique, Habilité à diriger des recherches

Les articles du même auteur

September 3, 2023

Ecrit le 22 juin 2023

La Sibérie est l’une des régions du monde qui se réchauffe le plus rapidement, avec des températures avoisinant les 40° en juin. Les conséquences écologiques en sont importantes : outre le méthane et le CO2 relâchés dans l’atmosphère, les virus bloqués dans le permafrost sont soudainement libérés. Ce réchauffement climatique pourrait opérer une inflexion de la position géopolitique russe : jadis stérilisée par le froid, la Sibérie qui a été conquise de haute lutte entre 1605 et 1725, pourrait voir éclore un second poumon géoéconomique coopérant pleinement avec la Chine, alors que le poumon occidental du corps de la Russie est soumis à la pression de la guerre d’Ukraine [1].

Le réchauffement de la Sibérie orientale a plusieurs effets géopolitiques : il libère la circulation maritime dans l’océan Arctique, ouvre la mer du Japon à la coopération russo-chinoise et surtout accélère le déplacement de l’exploitation des ressources de la Sibérie occidentale, dont les gisements sont en voie d’épuisement, vers la Sibérie orientale [2]. Ces dernières sont immenses, qu’il s’agisse du gaz, du pétrole, du charbon [3] ou bien de minerais comme le fer, le cuivre-nickel, la bauxite ou l’or. Jusqu’à présent, les gisements orientaux de Sibérie étaient peu exploités en raison du froid, mais cette contrainte est en train de disparaître progressivement. Si un véritable pôle géoéconomique naissait en Sibérie orientale, l’un des enjeux essentiels pour la Russie consisterait à contrôler ce nouveau commerce florissant. L’on se souvient que durant la première moitié du XVIIe siècle, 75 % du commerce sibérien était aux mains des Hollandais. De la même façon, 70 % du commerce entre l’Amérique espagnole et l’Espagne était en 1689 aux mains d’autre Nations qu’il s’agisse de la France, de Gênes, de l’Angleterre ou des Pays-Bas. Préoccupée principalement par le contrôle d’un territoire immense et sa mise en valeur [4], le gouvernement russe avait souvent été concurrencé par l’initiative des marchands. A l’avenir, il lui faudra les contrôler, mais également sécuriser la connexion numérique entre les deux poumons géoéconomiques de la Russie.

Ce rêve sibérien se heurte à un premier obstacle majeur : l’Extrême-Orient russe est très peu peuplé (1,2 habitants au km2). La population se concentre essentiellement le long du Transsibérien, sur les berges de l'Amour et le long des côtes. Au cours de la dernière décennie, la Sibérie orientale s’est même vidée de ses habitants malgré les efforts du gouvernement russe pour redynamiser la zone. A l’inverse, la Chine densément peuplée, qui est présente dans cette zone depuis le XVIIe siècle [5], souhaite un accès direct au gaz et au pétrole russe. Elle cherche également à délocaliser ses industries les plus polluantes en Sibérie orientale. Ses ambitions économiques sont suffisamment importantes pour qu’elle ait mis en place un réseau bancaire autonome du rouble en Extrême-Orient russe. Alors qu’elle a été historiquement privée par l’Empire russe d’un accès à la mer du Japon, elle vient de recevoir l’autorisation d’utiliser le port de Vladivostok, anciennement mandchou, pour son commerce intérieur. Cet accord rappelle certaines clauses du traité de Nertchinsk, signé le 6 septembre 1689, et aux termes duquel la Russie renonçait à l'accès à la mer du Japon, tout en établissant des relations commerciales avec la Chine. Les ambitions chinoises sur la Sibérie soulèvent la méfiance de l’historien Alexandre Douguine. De son point de vue : « les relations avec la Chine doivent se construire sous pression géopolitique afin d'empêcher l'avancée de cette dernière en Sibérie orientale. Pour prévenir l'influence géopolitique de la Chine, Douguine propose un projet de Fédération mongolo-tibétaine incluant la Bouriatie, Touva, la Khakassie et l'Altaï. Il suggère, en guise de compensation pour la Chine, une direction d'expansion vers le sud : l'Indochine, les Philippines, l'Indonésie ou l'Australie » [6]. Cette idée de glacis est matérialisé par les territoires colorés en rouge sur la carte ci-dessous. Ce n’est pas le moindre des paradoxes que les projets d’un fervent défenseur de l’eurasisme soient repris - de façon inversée - par ses propres contradicteurs occidentaux.

La mise en valeur du poumon oriental de la Russie, rendue possible par le réchauffement inédit de la Sibérie, se heurte en effet à un rêve occidental opposé : celui d’un démantèlement d’une périphérie jadis libérale de l’Empire russe. Le séparatisme sibérien s’enracine dans un mouvement né au milieu du XIXe siècle, lorsque cette région d'exil devint le terreau d'un libéralisme s’opposant au centralisme tsariste. L'idée d'une Sibérie autonome germa parmi quelques étudiants qui fondèrent le cercle sibérien de Saint-Pétersbourg. Cet ancien mouvement régionaliste a été artificiellement réactivé par les Occidentaux : en Ukraine, le Bataillon Sibérie rassemble des combattants russes voulant renverser Vladimir Poutine. D’autre part, le Forum des Nations libres de la post-russie, qui bénéficie de différents financements occidentaux rassemble un certain nombre d’activistes [7] dont des militants régionalistes sibériens. Le projet de démantèlement dont il est porteur prétend multiplier les micro-États dans le cœur historique de la Russie tout en mettant en place un cordon de quatre États-tampons entre la Russie et la Chine. Ce glacis, qui serait naturellement contrôlé par les Occidentaux, n’est pas sans rappeler la Confédération du Rhin, construction artificielle créée par Bonaparte entre la France et la Prusse.

Le projet se propose enfin de démanteler la Sibérie Orientale en trois États imaginaires : la république du Kamtchaka et Chukotka, la république de Sakha et la fédération Pacirc, structurée par la ville de Khabarovsk.

Les projets russe et occidentaux de glacis - aussi chimériques soient-ils - témoignent ainsi d’une chose certaine : des ressources immenses sont désormais à disposition en Sibérie orientale. Le dégel de ce territoire se présente donc comme une opportunité historique pour le mettre en valeur. La guerre d’Ukraine en freinera t’elle le développement ? Rien n’est moins sûr. L’on ne saurait oublier que le premier complexe militaro-industriel sibérien naquit à la faveur de la seconde guerre mondiale.

Thomas Flichy de la Neuville

[1] L’idée n’est pas nouvelle : Staline avait souhaité donner la priorité au développement de la Sibérie en y déportant des peuples entiers, par exemple les Polonais.

[2] Isabelle Facon,« Le vecteur asiatique : leurre ou atout de la puissance russe ? ». Études internationales 50, no 3 2019, p. 459–481.

[3] La Sibérie orientale correspond à un quart du territoire de la fédération de Russie, environ 70 % des réserves de charbon, houille et lignite de la Russie y sont concentrées.

[4] Ainsi, la création de l’oblast autonome du Birobidjan à la frontière russo-chinoise avait principalement pour fonction d’affermir le contrôle d’une zone limitrophe de la Mandchourie chinoise.  

[5] « On trouve dans tous les établissements d’enseignement de Chine une carte «historique », celle d’une grande Chine, au XVIIe siècle, incluant une partie du Kirghizstan, une partie du Kazakhstan, la totalité de la Mongolie, la quasi-totalité de l’Extrême - Orient russe et le sud de la Sibérie » Jean-Paul Guichard, « La politique russe, la Sibérie et l’Europe », Géoéconomie, vol. 73, N°1, 2015, p.81-100.

[6] Julie Gerber Julie et Semion Jarinov, « Un rêve chinois pour la Russie : l'image géopolitique de la Chine dans le néo-eurasisme d'Alexandre Douguine », Revue Russen°57, 2021. La Russie : tournant vers la Chine d'hier à aujourd'hui, p. 131-145.

[7] Ces militants pacifistes arborent un nouveau pavillon aux couleurs bleues et blanches qui ne sont pas sans rappeler celles du pavillon de guerre de la marine russe.

Prochaine lecture